Ondes alpha en détresse

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Ondes alpha en détresse

Message par Freya le Dim 7 Nov - 1:38

Tension, bourdonnements incessants, grondements de toute part, mots apeurés, rumeurs étranges...

Voilà tout ce que percevait alors Freya en parcourant de son esprit torturé le réseau alpha. Alpha. Comme les ondes, pensa-t-elle un moment. Comme les ondes que tous chérissaient, que tous demandaient et usaient si avidement. Des ondes devenues presque aussi chères que la vie elle-même. Mais sans doute parce que ces ondes étaient une nécessité pour la vie en ce monde ? Du moins pour la vie humaine... mais y'avait-il seulement une place pour la vie humaine ?

Oui, il y avait une place pour la vie humaine, même en Nosco, se fustigea-t-elle furieuse contre elle-même soudain. Sinon pourquoi des Hommes arriveraient-ils en Nosco si tel n'était pas le cas ? Ce ne pouvait être un mauvais jeu du destin. Si des Hommes arrivaient ici, c'est qu'ils y avaient leur place. Leur avenir. Leur vie. Une vie grâce à des ondes alpha.

Etrange comme, comme un alphabet qu'on récite, on en revenait toujours à ces ondes. Aux alpha. Y'aurait-il alors un omega ? Ou des omegas ? Oui, peut-être y'aurait-il plusieurs omegas au final...

Mais pourquoi donc toute cette tension soudain ? Pourquoi donc toute cette peur ? Non, cette terreur. Une terreur sans nom qui filtrait dans les mots, les lettres, les codes binaires... Une peur ancestrale. Un peu comme une sourde peur d'enfant qui ressurgirait d'un coup alors qu'on croyait ne plus en avoir l'âge. Mais...

Mais Nosco n'avait pourtant aucune raison pourtant d'avoir peur ainsi, n'est-ce pas ? Il y avait les ondes. Les ondes alpha... non ? Se pourrait-il que... finalement... les ondes alpha... ne soient plus là ? Mais pourtant elles ne pouvaient qu'être là... Se pourrait-il qu'il n'y en ai pas assez ? Pourtant, elle les sentait, les ondes alpha vibraient et elles vibraient fort. Alors pourquoi Nosco tremblait-elle ainsi ? Parce qu'elle n'avait pas les ondes alpha là où il fallait ? Pas là où il fallait...

Et comme si ces simples mots, cette simple déduction, suffisaient, Freya comprit. Ou crut comprendre. Et sentit son coeur se serrer. Si les ondes alpha étaient mais n'arrivaient pas au bon endroit, il ne pouvait y avoir qu'un problème. Qu'un coupable ? Freya en pleurait presque rien qu'en songeant qu'Allan aurait pu...

Mais non, Allan n'était pas ainsi. Il avait les mêmes buts, le même voeu, n'est-ce pas ? Il ne ferait jamais ça. Il devait y avoir un autre problème. Mais quelqu'il soit, sans doute Allan était-il le seul à pouvoir le régler.

Allan, appela-t-elle alors de sa voix éthérée, criant de toutes ses forces que ce soit dans le lieu où elle était ou sur le réseau alpha lui-même. Allan, s'il te plait, dis-moi. Dis-moi ce qui se passe...

Attente, tension, et pendant ce temps toujours peur. Des morts disait-on. Des blessés... Il leur fallait des ondes, fut alors la seule pensée cohérente de Freya.

Allan, dis-moi. Je t'en supplie, aide-les. Pourquoi n'ont-ils plus d'ondes alpha ? S'il te plait, redonne-leur des ondes. Fais tout ce qui est en tout pouvoir, je t'en supplie... Donne-leur. Donne-leur...

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Freya

Profession : Votre survie...
Âge réel : Joshi pourrait le dire

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Re: Ondes alpha en détresse

Message par Allan Cadmun le Ven 12 Nov - 3:20

Quel dessein ont les larmes sinon celui d'être essuyées, effacées, asséchées, comme si elles n'avaient jamais paru ? Quel autre sens qu'un appel dans cette douleur affichée, dans cette souffrance comme un signal d'alarme ? Le navire tangue et chavire, s'engorge, dégorge, se noie de ces pleurs cristallins qui glissent des paupières closes. Mais pas de mère en Nosco pour consoler l'enfant, faire taire ses peurs cruelles aussi intangibles et irréelles soient-elles. Personne au-dessus d'Allan Cadmun, perché sur le rempart des temps.

Parfois, me semble-t-il, j'ai l'impression de contempler Nosco du haut de l'Enceinte. De mon enceinte, perché sur les pierres vieillies, à voir s'agiter et grouiller la Guilde, se terrer les Rebelles et murmurer la congrégation de Joshi. Parfois, si je ferme les yeux, je me sens sombrer dans cette douce insolence, de croire qu'il me suffira de me pencher en arrière pour tomber de l'autre côté, pour m'évader dans le reflet de mon univers familier. Seulement je ne veux pas partir, pas encore, pas maintenant. J'ai plus à voir ici que j'en avais là-bas. Je ne crois pas mentir, en disant cela, en répétant combien vaine était mon existence d'avant. Mério m'envie, non ces fuites chimériques, mais cette ferveur avec laquelle je reste convaincu que le départ est aisé, possible, du haut de l'enceinte en murs de brique. Il suffirait de se laisser porter...

Avec une ironie presque paternaliste, Allan Cadmun parcourait ses propres lignes, écrites dans un sursaut de lucidité ou d'audace, conservées par folie, par ce besoin irrépressible de se convaincre que dans cette ville sans mémoire il avait été, avait mûri, et n'était pas rené chaque jour aussi dépouillé que la veille. A la lueur inébranlable de son ordinateur, ses yeux se plissaient, fatigués par l'assaut mais ne pleuraient pas. Car le haut prêtre se tient encore et toujours suspendu par delà le rempart du temps, et il n'y a plus personne, ni mère, ni ami, pour le regarder pleurer et pester contre l'intransigeance de ce monde, ses injustices et ses non-sens. Décadents sont ses rêves, assortis à la noirceur de la pièce que n'égaye pas encore les folies d'Artèmia, fleurs ou tableaux merveilleux. Rien du florilège de forme et de couleurs qui orne les couloirs du Sanctuaire n'a franchi cette porte derrière laquelle se terre un monceau de souvenirs racornis, livres recollés à la hâte, lignes gribouillées sur des feuilles tachées, innombrables dossiers et depuis la contribution indéniable du haut conseiller, Judikhaël Wienfield, quelques meubles branlants, menaçant de se fendre sous le poids du devoir, comme succombant à de trop lourdes responsabilités, celle d'incarner et de perpétuer le souvenir...

La prêtresse écouterait ses doléances, même s'il la dérangeait à cette heure indue, si elle n'avait pas rejoint son chevalier rageur dans l'atmosphère rutilante et trop parfaite de la Guilde. Mais Allan ne pourrait pas se lamenter devant elle. De deux choses l'une, il la chérissait trop pour imposer à ses frêles épaules le poids de ses inquiétudes personnelles, elle qui était encore si frêle, si insouciante et si naïve, dans le sens où le regard qu'elle portait sur Nosco avait encore la teinte désabusée et fervante de celui des jeunes oubliés. Des yeux prêts à tout croire, à tout voir, le meilleur comme le pire, mais incapable de discernement, de la pureté d'un jugement qui lèverait une fois pour toutes les moindres ambiguïtés. Sauf qu'Allan Cadmun ne se connaissait pas tant de clémence, et il fallait davantage qu'une âme pure pour l'écarter de ses desseins. Peut-être agissait-il ainsi, en préservant la prêtresse, simplement parce que sa simple présence agissait sur lui comme un baume apaisant, dissipant les nuages de ses mornes inquiétudes, comme si ses soucis, des broutilles quotidiennes aux questions existentielles, n'avaient pas plus de contenance qu'un faisceau de coton qu'il suffisait d'étirer et de fendre. Il n'avait plus alors besoin de les lui confier.

Seul, non par choix mais par destin. Austère, voilà comment le haut prêtre aurait pu qualifier de ses propres mots Allan Cadmun, d'autant plus qu'il le voyait à la lumière de l'homme qu'il avait été. Moins respectable, moins honnête peut-être, car la sincérité est un luxe qui ne paie pas, et car celui qui n'aurait jamais dû revêtir le nom d'Allan Cadmun n'avait pas côtoyé les sommets. Plus ouvert, bavard même, loquace à en être soporifique, pour peu qu'il faille noyer le poisson, assoupir la vigilance d'autrui... Il avait appris à dompter les mots comme on piège un lapin. Pour survivre et manger à sa faim, car sa survie en dépendait. Peut-être était-ce cela qui l'avait à jamais dégoûté des longs discours, des palabres et des mondanités, plus que la frustration de n'avoir jamais fréquenté pareilles sphères de son vivant non noscoien. A penser comme cela, il se prenait à rire, à se demander s'il aurait un jour le privilège d'un ailleurs où évoquer son vivant noscoien.

C'est une chose que d'endosser le poids des années, le fardeau de cette solitude forgée des anneaux du souvenir, un pour chaque être cher, pour chaque pensée heureuse, pour chaque bribe pérenne dont la survie ne prévaut que du hasard. C'en est une autre que de voir le passé s'imposer à soi, effacer les tableaux noirs d'amertume pour y retracer les esquisses de jours enfuis, raviver d'une main hachée le contour de noms si présents qu'aucune éternité ne saurait les engloutir.

Freya.

Une inconnue, prétendait-il parfois, pour ne pas évoquer ce qui n'était jamais qu'une ancienne connaissance. Une ombre à la lisière de son esprit, rien de plus qu'un vague souvenir. Un sourire. Chaleureux ou pincé, respectueux toujours. Ce n'était pas ce nom-là qu'il craignait, mais les échos qu'il réveillait dans son esprit. Joshi, Mério... Tant de disparus que sa mémoire égoïste refusait de laisser filer. Pris dans ses filets, ils perdureraient pour jamais, même s'il devait à son tour quitter Nosco. Même s'il devait revenir – démence – il demeurait convaincu qu'il ne les oublierait pas.

Il n'avait rien à lui dire. Pas encore. Pas maintenant. L'heure viendrait, mais elle était telle une amante effarouchée. Minutieuse, apprêtée, mais avide de se laisser désirer. C'était un serment qu'il s'était fait à lui-même, et dès lors, personne ne s'alarmerait d'un retard ou d'un délai dans son exécution. Il n'en était que plus lourd qu'il ne pouvait s'en ouvrir à quiconque. Artèmia aurait compris. Mais il avait encore pour elle la tendresse d'un père pour une enfant grandie trop vite, qui n'avait plus qu'à tendre ses ailes pour fuir le nid, aussi rechignait-il à précipiter sa chute par une terreur qu'elle ne partageait pas, en l'informant de sujet qui ne la tourmentait pas. De l'amour comme de la frayeur, songeait-il amèrement, l'on peut en donner à tout un chacun sans jamais s'en trouver dépourvu...

Artèmia ne méritait pas cela, elle n'était pas prête. Que savait-elle donc de Nosco ? Que savait-elle d'elle-même ? Il avait bien essayé de la mettre sur la voie, trahissant sa propre parole de ne plus se risquer à ce jeu-là, se laissant accroire qu'elle était différente, plus solide, plus féroce que le malheureux qu'il avait entraîné à sa perte, sous les suggestions avisées de Mério.

Allan aurait aimé faire taire les murmures de Freya sans avoir à y répondre. Qu'une panne sur le réseau les achève comme un sanglot avorté, retenu avant d'avoir éclos et imposé sa souffrance au monde. Ce ne serait rien de plus qu'une fleur fanée avant d'avoir déployé ses pétales, un tableau fascinant et troublant. Un regret, mille remords et rien de plus. Une discussion remisée à plus tard, à jamais, à une autre éternité, lorsque viendrait l'heure.

Ne pouvait-elle comprendre qu'elle s'égarait ? Que son esprit n'avait plus la même puissance, la même envergure qu'auparavant, qu'elle ne faisait qu'effleurer la surface ? Qu'il était démentiel qu'elle agisse comme avant, à enserrer Nosco de ses pensées comme on étreint son enfant bien-aimé alors qu'elle peinait parfois à évoquer son propre nom ?

De Nosco tu ne vois qu'un vernis sans saveur, apparences luisantes, épurées, aseptisées. Comment peux-tu croire à la pérennité de cet édifice bancal ? Réveille toi, réveille toi, tu verras qu'il n'en est rien. Ce monde court à sa perte si non ne luttons pas pour lui.

Mais pour prononcer ces mots, il fallait accuser l'appel, prendre part à cette discussion qui le hantait déjà, alors qu'elle n'était encore que suggérée. Entériner le fait qu'il avait perçu sa douleur et qu'il y était sensible lui coûtait et entachait sa fierté. Répondre révélerait une faille dans cette armure de silence qu'il s'était si longuement forgé.

Je ne t'entends pas. Je ne te connais pas.

Voilà ce que disait son refus éhonté. Le risque du non-dit, les crevasses de milles quiproquos l'inquiétaient moins que sa propre faiblesse, s'il lui fallait parler à cœur ouvert. Ses doigts trembleraient sur le clavier, récitant mille absurdités que son cerveau dénoncerait, quand bien même il les avait couvé jusqu'alors. Il se trahirait, se trancherait les veines en condamnant ses propres projets, en énonçant ses desseins.

Ne pouvait-elle pas lui faire confiance aveuglément, au nom d'un vieil ami commun ? Ne protégeait-il pas Nosco, depuis toutes ses années ? Par les ondes alpha tout autant que par son aura qui tenait la Guilde à l'écart, lui interdisait de s'approprier ce qui ne lui revenait pas de droit. Il y avait bien la parole donnée d'un couple disparu, mais aurait-elle suffi, face à Joséphine ? Ne pouvait-elle donc pas lui être redevable et l'oublier, un jour de plus, un soir de plus, qu'il médite en son âme et conscience l'effroyable impudence de ses propres actions ? Qui était-elle, déesse, pour lui reprocher à lui de se soustraire à dieu, de jouer avec des vies? Ne le savait-elle pas Loki ?

Ses doigts s'impatientaient, immobiles araignées sur le clavier translucide, narguant chacune des touches rehaussées d'un contour de lumière. Tant que les yeux se perdent sur le fil de la conversation, s'imbriquant dans chaque mot de chaque ligne échevelée, l'hésitation n'avait pas encore percé. Charognard assidu, elle campait dans chaque recoin, dans l'espace sombre du cadre de réponse, prête à dévorer chaque lettre que ses doigts risqueraient.

Freya

Trop, c'était déjà trop. Trop tard pour nier ou pour fuir, pour refermer d'un geste vif l'écran du portable comme si de rien n'était. Il pourrait bien se pavaner dans les couloirs colorés du Sanctuaire et garder la tête haute. S'il se défilait maintenant, il prendrait le risque qu'on sache qu'il avait failli, qu'il avait trahi l'idéal qu'il prétendait défendre, qu'il n'était rien qu'un moins que rien. Sa désertion prouverait sa culpabilité, il en était certain, par le fruit d'une vieille superstition issue de ses premières années noscoiennes.

Sotte. Elle ne voudrait pas savoir, et oublier si elle savait. Idiote. Condamnée à la solitude de son tombeau, voulait-elle donc tant le voir lui tisser un linceul de larmes et de regrets ? Des gens mourraient à Nosco. Peut-être pas tous les jours, bien qu'il soit impossible d'en rien savoir, car il n'y avait pas de veillée pour ceux qui s'éteignaient dans la poussière des dossiers de la Guilde, noyée sous l'étreinte rassurante des nouvelles qu'ils offraient au grand public.

Allan subissait la tentation cruelle qu'était celle d'épancher ses malheurs auprès d'une vieille connaissance, de trouver une oreille non seulement compatissante, mais attentive et compréhensive. Etait-ce un crime que d'espérer un écho en Nosco, une âme sœur, capable d'appréhender dans toute sa clarté les enjeux du dilemme ?

Pour toi. Pour moi. Pour Nosco. Aurait-il pu écrire, aurait-il dû écrire. Pour révéler l'ampleur de cette lutte égoïste, pour cesser d'être seul à la mener. Peut-être aurait-il dû prendre le risque de graver ces mots sur la page vierge d'un fichier, qu'il aurait pu lâcher sur le réseau comme une bouteille à la mer. Qui donc l'aurait trouvé ? Un pirate amateur, un voyageur égaré sur la toile, ou Freya en personne ?

Pardon, reine de beauté, mais rien n'est trop doux pour t'imposer de plein fouet la cruauté du monde. Hélas, tu y as déjà trop goûté, et tes charmes se fanent autant qu'ils s'alanguissent. Toi que je n'ai jamais tant aimé qu'au jour de te perdre, je ne t'aime pas. Tu n'es rien de plus que l'oriflamme de mes peines, la preuve éblouissante de mon échec, et le seul témoin inaliénable de tous mes torts. Te survivrai-je seulement, pour pouvoir enfin savourer à mon aise, tout à la fois les affres d'une solitude véritable et la disparition de ces remords qui me rongent ?

Je ne regrette pas les mots que j'ai eu contre ton amant. Le ton s'est haussé. Partir, te condamner par l'absence, je n'aurais jamais pu. Peut-être est-ce là la clef. Je ne t'aime pas, aussi suis-je encore là, indifférent à tes tourments, à tes souffrances qui ne sont que la redondance des miennes. Si je ne souffre pas de leur perte, des Noscoiens qui s'éteignent au prix de ma folie, sache que je ne les sacrifie qu'au but que je poursuis, non par malice ni par orgueil.

Va-t'en et cesse de me hanter. Nous n'avons été amis que par promiscuité. Je ne t'ai pas choisi. Si tu me connaissais tu me haïrais. Ne gratte pas la surface. Je suis un homme honorable et respectable pour qui n'y cherche pas. Ne te mêle pas de mes rixes, tu as déjà trop donné. Quoi que tu fasses, tu ne détourneras pas ma main. Tu resteras mon épreuve, mon ultime ordalie.


Allan Cadmun aurait préféré ne jamais connaître Freya. Il n'avait jamais choisi d'aliéner son existence à la sienne, et à dire vrai, ils ne s'étaient jamais réellement fréquenté, tout juste avaient-ils des connaissances communes. Même lorsque le nombre de ses contemporains s'était amoindri considérablement, le haut prêtre était allé par d'autres chemins, recherchant d'autre compagnie, comme si la simple existence de la déesse déchue le mettait mal à l'aise.

Une illusion, répondait-il patiemment aux plus inquiets des Frères. Une boucle du réseau sur lui-même, une transcendance informatique, qui s'isolait des méandres des serveurs pour prétendre à la conscience fallacieuse qu'offre l'intelligence artificielle, expliquait-il aux plus aguerris. L'œuvre de toute une vie, celle d'un homme ivre de passé, prêt à recréer à tout prix celle que Nosco lui avait arraché, non sous les griffes des créatures, mais en lui privant lui de son ancien vécu. Les souvenirs avaient ressurgis et, aveuglé par ses larmes, le damné créateur n'avait pas moins travaillé d'arrache-pied, nuit et jour, pour affranchir son aimée de la sphère des idées et lui rendre l'unicité de l'existence. Son expérience avait été couronnée de succès, et Freya hantait le réseau comme il l'avait souhaité.

Seulement, cela ne lui suffisait pas. Ce n'était qu'un embryon d'essence, une chimère incomplète, un souvenir incarné dans son imperfection. Malgré toute sa concentration, il ne pouvait remédier à l'incertitude de son souvenir et redonner à Freya la netteté qui l'eut rendu plus crédible, plus vivante. Sa création, toutefois, était assez forte pour se recréer, partant de rien pour remblayer ces scissures involontaires. Elle devint ainsi rapidement autonome. Au détail près que cette régénération trop parfaite l'avait éloignée des désirs de son créateurs. Force fut d'admettre qu'il ne reconnaissait plus sa tendre disparue en la nouvelle Freya. Incapable de se résoudre à la modifier ou la recréer de nouveau, il resta seul avec ses souvenirs et renonça à Nosco, suivant la route que devraient prendre Mério et Joshi.

La fuite. La solution de facilité par excellence, comme la considérait Allan. Une lâcheté, que de refermer la porte en espérant que dehors, le ciel soit moins sombre, l'air moins cinglant, l'atmosphère moins humide, alors que l'orage s'avançait. Il ne blâmait pas les anciens pour leur départ, il en concevait la sagesse et la fatalité, il leur reprochait de n'avoir su le drainer par ce flot dément qui les animait, pour qu'il fuit avec eux l'enfer noscoien.

Paradoxalement, c'était lorsqu'il était le plus question de Nosco en interne, qu'il regrettait de ne pouvoir contacter personne de l'extérieur. Même s'il ne gardait de son ancienne vie, aucune connaissance assez proche pour se soucier de son sort, sinon lui-même.

Cher moi-même, aurait-il écrit.
Je t'écris de Nosco pour avoir ton avis. Vois-tu, j'ai réussi dans des domaines dont tu ignores jusqu'à l'existence, je dirige une organisation respectable et il m'est possible de fuir. Dois-je le faire et les abandonner à leur sort, où mon existence sera-t-elle aussi misérable qu'elle l'était dans mon souvenir ?

Cordialement.
A.C.

P.S.: Ne parle plus à Bonnie, c'est une crapule.
P.P.S. : Je n'exclue pas que nous puissions être deux entités distinctes et que j'ai usurpé ta mémoire.
P.P.S. : Il se peut également que je ne revienne jamais.


Non-sens. Masturbation de l'esprit pour refuser d'admettre qu'il n'avait plus personne à qui se fier, plus aucune autre jugement valide que le sien. De la Guilde, il n'avait pas gardé le moindre contact honorable. De Freya, il redoutait la trop grande sensiblerie. Elle ne comprendrait pas. Elle lui dirait frémir pour chaque âme en Nosco, comme s'il n'était qu'un bourreau insensible, un colosse au coeur de marbre. Allan Cadmun avait un coeur, mais ses battements dissonants occultaient les cris des malheureux sacrifiés. Les ondes alpha étaient instables et ne faisaient pas tout. Des gens mourraient même lorsqu'aucun dysfonctionnement ne survenait. Freya n'en avait pas conscience, cramponnée au réseau comme elle l'était, elle ne sentait que les fortes vibrations et les remous, et ces accidents là animaient si peu la surface de Nosco, qu'elles ne créaient qu'un vague tremblotement, imperceptible murmure.

Qui donc alors, d'elle ou de lui, fermait les yeux ? Qui donc était fautif, coupable, ou cruauté, alors que tous deux contemplaient par leur propre fenêtre, celle d'Allan cernée de la grisaille de sa chambre, et celle de Freya, plexiglas distordant masquant les fibres des connexions au réseau, sans agir, sans protéger Nosco davantage que par des mots et des actes essuyés par le passé, répétés sans cesse ? Ils ne faisaient que renouveler les vaines tentatives de leurs ancêtres. Vaines, car si elles avaient amené Nosco à ce qu'elle était aujourd'hui, elle n'avait pas permis mieux. Aucune sécurité réelle, et cette ségrégation suicidaire, qui condamnait les rebelles à vivre si peu, et dans la crainte toujours, que leur repaire soit mis à nu.
Ils se mentaient perpétuellement. Une nécessité. Car ils en savaient trop pour vivre pleinement la vérité, pour l'assumer jour après jour, pour la brandir en étendard. Ils se graciaient, prétextant salvatrice cette attitude, car nombreux parmi les Noscoiens ne voulaient pas savoir. Ils préféraient la confiance aveugle en l'avenir qu'offrait la Guilde, que promettait la Rébellion et que suggérait la Congrégation. Même eux dissimulaient sur Nosco autant que sur eux-mêmes, n'évoquant ni leur passé ni leurs espoirs, jouant de leur rôle de figure emblématique pour prétendre d'un silence, avoir toujours été là.

Allan Cadmun ferma les yeux, et ses doigts comme des navires sans lumière répétant un retour au port glissèrent sans à-coup, sans la moindre erreur. Des mouvements feutrés, tissés d'ombre et de silence, dont l'écran retraçait inexorablement la trame en lettres lumineuses.

Il y a eu un souci avec le réseau d'approvisionnement.

Le croirait-elle seulement ? Freya la douce, Freya la belle, voilà un homme à genoux qui t'implore de croire en sa bonté. Allan Cadmun n'est-il pas le garant de la protection de Nosco face aux créatures ? Vois l'oublié qu'il a sauvé, si tu ne peux croire en sa bonté !

Rien de cela n'apparut sur l'écran. Tel un coupable avide de se défendre de ses fautes, il sentait combien ces mots, ces excuses trop bien trouvées l'auraient trahi. N'avait-il pas réputation de se réfugier sous le sceau du silence ? Ses mots s'égrainaient avec parcimonie, et la barrière d'un écran, le rempart de l'informatique n'abolissait pas ce refus d'en dire davantage. Il n'était pas Loki, lorsque ses doigts effleuraient les touches. Il n'était même pas Allan Cadmun. Il était l'autre, celui qu'il avait toujours été, et pourtant, les mots mourraient dans sa gorge, périssaient dans ses muscles paralysés, lorgnaient, narquois, ses doigts ankylosés. Non, il était les trois à la fois, Loki, Allan, et l'autre, et Freya le reconnaissait comme tel. Il ne pouvait pas lui mentir sur cela. A son grand dam. Il aurait été trop aise que n'importe lequel des Sept ne se présente pour lui répondre à sa place. En son nom même s'il le fallait, pourvu qu'il ait pu conserver intact et inviolé le secret de leurs actions.

Le haut prêtre aurait pu en rester là, d'un sévère mouvement de la main, il aurait clos l'ordinateur, attrapé d'un geste résolu un des livres de sa bibliothèque restaurée à la hâte - un des montants ne tenait plus que par appui sur un mur, le second par un miracle gravitationnel - pour s'y engouffrer jusqu'à ce que le sommeil le cueille. Sans plus y penser, son esprit se serait évadé dans les lignes noires et serrées, et serait resté sourd aux lamentations de Freya. Il ne lui devait pas la moindre explication, et pourtant, il sentait, comme une certitude né d'un sixième sens, qu'elle irait quêter ailleurs ce qu'il ne lui livrerait pas. Mais quelle explication lui donner, la vraie, la fausse, sachant qu'aucune d'entre elle n'aurait grâce à ses yeux ? Et comment la maudire pour sa position, s'il ne s'ouvrait jamais sur la sienne ?

Nous traversons des temps incertains. Nosco grandit et s'étend, dans un semblant de sécurité, mais sans stabilité aucune. Nous n'avons rien à promettre sur cet avenir, que nous répétons sans cesse moins terrible que le passé que nous avons connu.

Avec le désespoir d'un homme condamné, avec la rage du désespoir, il inscrivit :

Il faut agir, Freya.

Ces mots le trahiraient, elle comprendrait ce qu'il avait fait, sinon l'audace de ce qu'il poursuivait. Ils avaient déjà trop attendus ! Allan Cadmun se leva d'un bond, balayant son bureau d'un geste agacé, presque rageur, assez pour agiter les dossiers entassés dans un ballet de feuilles volantes, et se surpris à faire les cent pas. Lui qui n'était qu'un parangon de patience, il ne trouverait pas la sagesse d'expier cette faiblesse. Il avait baissé sa garde, il l'avait laissé entrevoir son œuvre avant son achèvement, avant la touche finale. Sûrement ne comprendrait-elle pas, mais ce n'était que trop mince soulagement.

Inflexible, intouchable, être sans remord, sans peine et sans peur. Voilà ce qu'il se targuait d'être, et il s'était vendu à Freya. Parce qu'elle avait eu pour lui une question de trop, parce que sa voix où suintait la peine s'était immiscée jusqu'à lui. En cet instant, il la haïssait, de lui arracher sans le moindre effort cette confidence qu'il n'avait eu pour d'aucuns. Les Sept n'étaient pas sots, ils se doutaient de quelque chose, ils connaissaient le haut prêtre et ses manières, ils savaient se méfier des situations fortuites. Mais à eux, il ne leur avait rien dit d'aussi franc.

Qu'ils le prennent pour fou, pour dément s'il le souhaitait, Allan Cadmun lui-même n'aurait pas évoqué sa personne en termes plus élogieux. Il avait atteint un point de non-retour. Trop de jours s'étaient écoulés en Nosco pour qu'il ne sature pas de ce morne quotidien, où les erreurs se répétaient aussi sûrement que les Oubliés apparaissaient. Il avait observé longuement la valse des jours, assez pour espérer en infléchir le cours. Il fallait changer Nosco, avant qu'elle ne s'effondre, avant qu'elle ne se dévore de l'intérieur, avant qu'il n'en reste rien de plus que des espoirs étiolés. La ville sans mémoire était sa muse, ses allées son théâtre.

Ne me juge pas.

Ses doigts s'étaient agités pour ajouter cette ligne précipitamment. Il n'aurait eu cette supplique pour personne d'autre, mais d'elle, il ne voulait rien recevoir. Ni tribunal, ni mouchoir. Elle souffrait, il ne le niait pas, mais ses sens émoussés ne lui laissait subir qu'une fourbe mélancolie, la détresse d'une âme meurtrie jour après jour. Tandis que lui vivait pleinement, et chaque échec, chaque revers le lançait avec la douleur d'une plaie à vif. Qu'avait-elle encore à perdre ? Quelque part, elle était déjà, à moitié partie, un pied sur le seuil, et pourtant, sa présence le hantait comme un mauvais rêve. Indiscernable, mais dont l'aura néfaste le suivrait jusqu'au réveil.

Allan Cadmun soupira, transperçant le silence qui l'entourait, et ses doigts s'abattirent sur les touches comme une averse de grêlons.

Trop longtemps, nous nous sommes glorifiés de nos lauriers, nous avons cru en notre sécurité illusoire. Nous avons cru qu'avec les ondes alpha, nous pourrions tenir en respect les créatures, et faire de Nosco un repaire, un sanctuaire. Nous ne serons bientôt plus à l'abri. En voulant sauver tout le monde, nous sommes devenus trop nombreux. Quelle solution alors, mourir en proie des créatures, pousser nos pairs vers l'exil alors que nous devrions être les premiers à partir, ou agir, pendant qu'il est encore temps, pendant que nous pouvons encore faire bon usage de l'expérience que nous avons acquise ?

Question purement rhétorique. Le haut prêtre n'entendait pas ouvrir un débat. Sans savoir s'il espérait encore rassurer Freya, il ne désirait que son silence. Qu'elle s'estime satisfaite des bribes de savoir qu'elle ramasserait comme les miettes d'un festin dont elle n'aurait jamais pu apprécier la saveur et dont elle ne serait jamais qu'une pique-assiette indésirable.

Pour l'ensemble de la Congrégation, pour certains Guildiens mêmes, Freya était une présence rassurante, l'incarnation d'une victoire, d'une réussite inopinée. Elle ne signait pour lui rien de plus qu'un vague cessez-le-feu. Allan Cadmun luttait pour un monde sans entrave, que ce soit les édits de la Guilde ou la férocité des monstres. Il avait lui même enfermé les Frères dans l'enceinte de la Congrégation et il s'en repentait. La porte était ouverte, toujours, répétait-il inlassablement, avec un coup au coeur : à quoi bon nier qu'au-delà ne les attendait que la ruine ? Il leur offrait la liberté, mais elle avait le goût amer d'une chute vertigineuse. Mieux valait encore, rester cramponné au piton de la falaise.

S'il avait pu croiser Freya, si elle avait pu se tenir devant lui comme au « bon vieux temps » - Allan ne le nommait jamais ainsi sans ironie – alors le haut prêtre aurait aimé poser une main rassurante sur son épaule. Égarer son esprit par de touchantes attentions lui aurait offert un délai précieux. Il ne trouvait qu'une faible consolation, à établir par des mots ce que ses gestes ne pouvaient retranscrire, faute d'attache.
Rien de grave, rassure-toi. Le problème doit être résolu à l'heure qu'il est, ou il le sera bientôt.

Le haut prêtre y avait veillé personnellement. Trois jours durant, le Sanctuaire avait été en effervescence. La situation avait beau être officiellement sous contrôle, cette affirmation ressemblait bien trop à une manœuvre de la Guilde pour ne pas créer d'agitation. Les rumeurs avaient fusé, personne ne s'étant donné la peine de les juguler. Sans aucun effort, le haut prêtre s'était dispensé de la moindre explication, offrant à chacun la vision fugitive d'un homme pressé s'engouffrant dans le couloir le plus proche. Personne n'avait osé barrer son chemin et braver son visage fermé, pour exiger de vive voix des explications. Allan Cadmun avait pris les devants, et donné des instructions à tous ceux qu'une telle audace n'eut pas stoppé net, à commencer par les Sept. Face aux lamentations des rebelles, il était resté de marbre, sans quoi il n'aurait pas manqué d'attirer sur lui l'œil furieux de la Guilde.

A l'extérieur, rien n'avait filtré d'autre que la terrible nouvelle. Face à un événement d'une telle gravité, la Rébellion et la Guilde s'étaient vus pareillement touchés – même si les Rebelles auraient besoin de plus de temps pour se remettre d'une telle catastrophe – et trop sérieusement inquiétés pour se permettre de poursuivre leurs chamailleries ineptes. Freya verrait-elle d'un bon œil, ce semblant de paix recréé en Nosco ? Rien n'était moins certain, Allan lui-même ne faisait que rire, d'un rire aigre et sans joie, de ce revirement inattendu.

Le haut prêtre n'osait imaginer combien, parmi les Noscoiens, s'étaient tournés vers Freya en de telles circonstances. Telle une lumière solitaire pour les naufragés égarés, elle avait toujours pour eux une parole rassurante, parfois nébuleuse, toujours compatissante. Si distante... Et pourtant, lorsqu'on la comparait au chef de la Congrégation, elle paraissait presque plus abordable et plus affable. On craignait le silence ou le mépris d'Allan Cadmun, non celui de Freya. On tremblait simplement, de troubler davantage son esprit accablé.

Des échos étaient parvenus à Allan d'autres attaques, différentes de celle qui avait failli coûter la vie à Ysmaël et il n'était pas sot au point d'imaginer que Freya puisse tout ignorer de ces incidents-là. Le haut prêtre avait renoncé tantôt à parler de l'oublié à Freya, mais c'était avant qu'il ne se jette dans la gueule du loup. Il était désormais trop tard pour reculer : elle entendrait tôt ou tard parler de lui, si la chose n'était pas déjà faite, et elle ne verrait de lui que ce qu'on lui montrerait : l'image d'un jeune homme distrait et rétif, défiant l'autorité. Elle ne s'étonnerait pas qu'Allan ait choisi celui-là, elle l'aurait assez connu pour se douter qu'il se moquait bien des règles lorsqu'il ne les énonçait pas et qu'il ne les avait jamais suivi que dans un souci de quiétude personnelle.

Le pire a pu être évité. Une attaque a eu lieu près d'ici, et l'oublié qui en a réchappé ne garde aucune séquelle de l'incident. précisa-t-il aussitôt.

Contrairement à Artèmia, n'ajouta-t-il pas. Le haut prêtre parlait trop peu à Freya pour présager de ce qu'elle savait ou non de chacun des membres de la Congrégation. Qu'elle sache ou non pour l'arrivée cauchemardesque de la prêtresse en Nosco, il ne s'égarerait pas sur cette pente abrupte, qui risquait de l'entraîner sans crier gare vers des sujets délicats. Non pas qu'il s'imaginât que Freya eut cure de l'état de son bureau ou des amourettes des Sept, mais il était fort possible qu'elle soupçonnât l'ampleur du tissu de menteries qu'il lui servait régulièrement. En somme, il agissait vis-à-vis de Freya comme vis-à-vis d'Artèmia. Moins elles en sauraient, mieux il se porterait.

Mais bientôt, l'heure viendrait. Tous les projets d'Allan y concourrait. Ce but qu'il convoitait lui était plus cher qu'aucune ambition à assouvir, qu'aucune dame à courtiser, qu'aucun rêve à embrasser. Il ferait fleurir en Nosco ses idéaux façonnés par les ans, héritage des vœux de Mério tout autant que de ses propres convictions. Il briserait les trois sceaux - car il y avait pour Allan Cadmun trois verrous en Nosco : le rempart de l'oubli, qui rompait le fil du souvenir de chacun des oubliés, l'enceinte qui maintenait les Noscoiens dans leur ville et les sous-sols condamnés par la menace des créatures -. Le passé pouvait être exhumé, Nosco fuie, les créatures repoussées. Mais cela ne suffisait pas, rien ne garantissait la mémoire, le départ et la sécurité de chacun des Noscoiens. Avec ou sans l'aide de Freya, Allan abolirait ces frontières, sans quoi sa venue en Nosco et son départ ou sa mort, n'aurait été comme celle de tant d'autres, que pure vanité.

Comme vanné par sa propre audace, le haut prêtre leva les yeux au plafond. Malgré tout l'acharnement d'Artèmia, son bureau demeurait sensiblement semblable au précédent. La même grisaille omniprésente s'engouffrait dans des coins d'ombre duveteux que le faible éclairage de la pièce peinait à percer. Il songeait à la déesse délaissée, avec pour seule compagnie le réseau noscoien, aussi impersonnel que multiples, mille identités, mille masques. Il ne put s'empêcher de sourire, face au sombre tableau qu'ils faisaient. Deux oiseaux de nuit, rescapés d'une même tempête, à la fois trop semblables et trop dissemblables pour s'entendre.

Le hasard avait été clément. Egoïste conviction : la déchéance de Freya, la sienne, l'affectait moins que celle de Mério s'il était resté. Les tensions attisaient le brasier des disputes, et il lui était mille fois plus aisé de se défier de Freya, aussi bienveillante fut-il qu'il n'aurait pu se défaire à tort ou à raison d'un ami de longue date. Il n'y avait rien eu entre eux, ils s'étaient côtoyés... si peu. Il pouvait taire ce lien, mentir par omission. Souvent, lorsqu'on l'interrogeait, il parlait à demi-mot de Joshi, de Mério, de Joséphine même, et du curieux arrangement qui avait fait d'elle la dirigeante de Nosco et de lui le garant des ondes alpha. Mais de Freya jamais. Il préférait laisser planer le doute sur le passé de Nosco, en extraire l'âge d'or pour en effacer les périls. Plus le temps passait, plus il lui était difficile de s'ouvrir avec sincérité aux nouveaux noscoiens, même Frères, de ne pas laisser les oubliés conserver leurs rêveries, s'imaginer Nosco en constante évolution, en constante révolution, sans cesse en train de se hisser vers le haut, et non sombrant, imperceptiblement mais indéniablement vers les tréfonds... Car ils n'avaient pas la force pour la retenir. Freya, tant de fois arrachée aux géants, l'ironie voulait que leur force manquât. Allan restait convaincu que même livrée aux monstres, il ne serait rien advenu de bon. Qu'importait l'humour si cher à Loki, ce que le sort tordait, il fallait le détordre.

Rien de bon ne pouvait unir Loki à Freya, sinon pour lui le souvenir de folles audaces, et pour elle, de vagues rancunes inconcevables en son âme. Peut-être n'avait-elle jamais pris conscience de ses remords, étranger qu'il avait pu paraître à tous ces événements. Comme tant d'autres il était resté passif tandis qu'on l'aliénait. Le sort de chacun valait mieux que le sien. N'était-il pas légitime qu'on sacrifiât la douce Freya, elle seule assez aimante et assez miséricordieuse pour pardonner à ses bourreaux. Plus que par ces distances virtuelles qui les séparait, Allan Cadmun la haïssait de n'avoir pas rugi à la face du monde, dut-il se réduire à Nosco. Freya a choisi seule son destin, lui avait-on rétorqué. De Mério, il n'avait rien attendu de plus, mais de Joshi... Lui qui avait guidé tant de noscoiens vers leur propre vérité, comment avait-il pu s'aveugler autant sur le sort de Freya ? Ne méritait-elle pas sa considération, son attention, son amour ?

D'un œil extérieur, il n'osait imaginé lequel des deux paraîtrait... le plus lamentable. Trop de rêves poussiéreux les agitaient, trop de cachoteries peuplaient leur quotidien. Qu'avaient-ils encore d'humain après cela ? N'étaient-ils, en fin de compte, que les ombres tenaces d'un passé opiniâtre, refusant de s'effacer dans ce monde où il était si précieux à chacun ?

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Re: Ondes alpha en détresse

Message par Freya le Dim 14 Nov - 19:38



Freya... Comme ce nom résonnait étrangement soudain, surtout venant d'Allan. Allan. Allan avec qui elle n'avait jamais été vraiment très proche. Allan à qui on l'avait confiée, lui avait dit Merio. Merio qui était parti, sa souvint-elle soudain. Merio qui l'avait aidé et soutenu tout ce temps alors que Joshi n'était plus là. Merio qui partait à son tour avec Morgan pour elle ne savait où et qui la laissait. Seule.

Oui, ils l'avaient laissée seule. Il l'avait peut-être confiée à Allan, mais la laisser aux mains d'Allan ou la laisser seule était finalement revenu au même, pensa-t-elle dans un soudain élan de lucidité qui l'habitait si rarement. Tout le monde semblait au final la laisser, seule, dans les méandres de sa folie. C'était le brusque sentiment qui s'emparait d'elle. Tous l'avaient finalement quitté. Joshi le premier. L epremier à partir, départ le plus cruel pour elle, qui avait décidé de rester, alors qu'elle aurait pu espérer le suivre. Puis Mério et Morgane. Et Allan ? Aurait-il finalement décidé de la laisser lui aussi ? Mais ne l'avait-il pas déjà délaissé au final ?

Que de questions qui se bousculaient au milieu de tous ses souvenirs, toutes ses bribes de voix, de visages, de moments passés ensemble, de paroles échangés, de rires, de chants, de peur et de terreur aussi, de supplication, de combat, de fuite, d'espoir et de désespoir... Tous ses souvenirs qui se bousculaient en elle, tel un ouragan soudain déchainé qui ne semblait plus vouloir lui laissé de répis entre deux salves dévastatrices. Un ouragan lancé par un seul mot, un seul nom. le sien.

Freya. Allan. Joshi. Mério et Morgane. Un groupe étrange. Un passé qui lui semblait soudain bien présent. Avec un petit effort, elle avait presque l'impression de pouvoir touché ce visage aimé, ce corps tant réconfortant. Joshi.... Joshi... Joshi lui manquait. Mais Joshi n'était plus que passé, n'est-ce pas ? Joshi n'était plus. Merio et Morgane non plus. Allan était là pour eux. Mais n'était pas là, pour elle. Allan n'était devenu qu'un nom dans son esprit. Une référence, une ancre à laquelle se raccrocher peut-être pour garder encore un contact dans le monde réel qui semblait l'entourer, mais un nom. un simple nom dont les traits du visage semblaient s'être émoussés avec le temps aussi sûrement qu'une peinture s'effrite. Un nom, juste un nom, qui ne signifiait plus qu'ombre d'un passé dévasté et effrité lui aussi, un nom qui ne semblait plus avoir de réalité. Déjà qu'elle peinait à se faire une image de lui dans ce moment de lucidité, inutile de dire que Allan n'était plus qu'une vague lumière au loin dans les élans de la folie qui l'emportait maintenant si souvent.

Il y a eu un souci avec le réseau d'approvisionnement.

Mots crus. Mots durs qui s'inscrivèrent brusquement dans son esprit, aussi durement que le marteau gravait les mots dans la pierre. Et qui la sortirent de la torpeur lancinante dans laquelle ses souvenirs l'avaient plongée.

Un souci dans le réseau d'approvisionnement, disait-il. Mais...

"Mais, avait-elle soudain envie de lui rétorquer, le réseau d'approvisionnement, je sais d'où il vient. Je sais qui il est. Et je sais que ce réseau n'a pas de souci, Allan."

Mais monsieur doute aima s'insinuer dans son esprit l'espace d'un instant et lui coupa toute répartie. Lui amputant aussi un morceau de sa lucidité. Et s'il y avait vraiment un problème ? Allan n'était pas du genre à mentir n'est-ce pas ? Il ne lui dirait pas de telles ignominies si elles n'étaient pas vrai, n'est-il pas ? Se pourrait-il vraiment que l'approvisionnement pêche ? Et la lucidité qui avait éclairci quelqus secondes ses pensées furent assombri par une violente vague de culpabilité qui alla se fracasser sur les lambeaux de sa raison.

Il faut agir, Freya.

Oui, il avait raison, lui concéda-t-elle, en larmes. Il fallait agir. Il fallait qu'elle agisse, précisa-t-elle. Elle seule le pouvait, n'est-ce pas ? Mots couverts et sous-entendus qu'elle aurait sans doute compris en d'autres temps ne semblèrent aucunement effleurer ses pensées. S'il fut un temps où les phrases à double sens d'Allan l'amusaient tout autant qu'elles l'agaçaient, Freya avait dépassé un seuil de non retour où les mots perdaient leur sens et leur non sens, où tout n'était perçu que par rapport à ce qu'elle voulait bien percevoir, sans voir au delà de ce que l'autre voulait bien lui révéler. Les allusions alambiquées d'Allan étaient devenues mystères hors de sa portée, et leurs échanges en devenaient... non sens total. Si Allan avait voulu lui avouer quelque sombre confession, c'était dès lors trop tard pour qu'elle le comprenne pleinement. Même si loin, très loin dans son esprit, tintinabulait l'alarme d'un plan tordu comme seul cet homme avait été capable d'en formenter.

Ne me juge pas.

En quoi devrais-je te juger ? Je ne suis plus apte à juger qui que ce soit, Allan, répondit-elle avant que son esprit ne lui échappe encore une fois totalement. Si tant est que je l'ai été un jour. Je ne sais pas ce que tu cherches à me dire. Je ne te comprends pas. Je ne suis plus que ressenti, et compréhension me fuit depuis quelques temps.

C'était déjà un miracle qu'en cet instant elle en ait elle-même conscience. Conscience. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas été consciente et conscience. Mais conscience de qui et de quoi ? Etait-elle devenu les reliquats d'une ancienne conscience collective à l'agonie, se demanda-t-elle soudain ?

Je ne peux te juger Allan. Ce n'est pas moi qui ait été choisie pour cette mission. C'est toi qu'on a choisi. Toi. Pour moi. Je serais bien incapable de juger la manière dont tu t'emploies à accomplir ta mission tout comme tu serais bien incapable de me juger sur ma manière d'accomplir la mienne, n'est-ce pas ? Je voulais juste...

Un instant de silence. Nouvelle vague de culpabilité, de remords, de questions en effervescence dont les mots les composant commençaient de nouveau à lui échapper. Simplement des cris qui de nouveau retentissaient dans son esprit. Des cris, des pleurs, des larmes, de la peur, terreur... et quelque soulagement aussi. Tant de sentiments confus qui n'étaient pas ou plus les siens mais qui la submergeaient tel un raz de marée dévastant la petite baie qui avait été jusque à protégée de la furie de mère nature. Mais qui pouvait encore se targuer de protéger qui que ce soit contre une telle fureur qui semblait se déverser en Nosco ? Soudain Freya doutait...

Je voulais juste.... Je ne sais plus. Je ne sais plus Allan. J'espère que tu sauras pour moi. Fais juste... Fais juste... taire ces cris, ces pleurs. S'il te plait, si tu le peux, fais les taire. Et ne me quitte pas. Ne me quitte pas à ton tour, ne m'abandonne pas, toi aussi. Aide-moi. Je défaille peut-être, j'ai peut-être manqué à ma mission. Je ferais tout pour qu'un tel souci ne se rétière pas, mais aide-moi.

Nouvel assaut, qui la foudroya dans son élan et rompit les dernière digues qu'elle avait su maintenir jusque-là.

Je crois que je ne suis plus, Allan. Sois donc pour moi. Aide-moi quand je ne serais plus que folie. Tu es mon seul soutien... mon seul... le seul... qui puisse. Oui le seul qui puisse.

Le seul qui puisse quoi au juste ? Jamais Allan ne le saura probablement. Freya venait de repartir dans les méandres des déferlantes de sentiments qui venaient de définitivement la happer alors.

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Re: Ondes alpha en détresse

Message par Joshi le Dim 14 Nov - 19:58

Etrange conversation que personne ne put un jour lire, pas même dans les archives, conversation savamment effacée et si possible à jamais oubliée. Etrange duo que formaient alors ces deux-là : Allan et Freya. Sans oublier les Ondes apha. Quelles étaient les relations exactes dans ce trio infernal ? Peu le savent et peu le sauront vraiment. Il n'est pas dit d'ailleurs que le trio le sache vraiment totalement lui-même.


Toujours est-il qu'après la supplique de Freya, les ondes alpha se répandirent de nouveau en tout Nosco, quelques jours plus tard. Sans doute sans l'intervention teintée de folie douce de cet esprit visiblement dérangé, les ondes alpha seraient quand même revenues. Allan y avait veillé. Allan y travaillait déjà, avait-il dit.

Quatre jours de dévastation toutefois. Quatre jours pendant lesquels les noscoiens avaient dû se terrer dans les bunkers ou au sanctuaire, comme rarement ils l'avaient fait, du moins sur une si longue durée. Quatre jours pendant lesquels les créatures enragées semblèrent s'en donner à coeur joie pour dévaster Nosco, que ce soit les beaux meubles et bureaux de Nosco, ou que ce soit les jolies plantes du parc... ou pire encore.

Les ondes alpha revenues, les créatures durent fuir à nouveau assaillies durement par celles-ci et retournèrent dans les ténèbres de leurs souterrains désaffectés. Les Noscoiens purent remonter à la douce surface, la lumière solaire reprenant ses droits sous la sphère de Nosco, tentant de dissiper le sombre voile qui s'était abattu sur la ville. Mais illuminé ainsi sous la lumière blanche, le spectacle offert alors, tout de destruction et de morts encore éparpillés deci delà, n'en fut que plus violent et plus marquant. Un spectale sans doute gravé au fer rouge dans les mémoires, que même tous les efforts de la Guilde Impériale ne parviendraient sans doute jamais à effacer vraiment.


Mais la vie en Nosco reprenait. Les morts furent rassemblés par la brigade et eurent les honneurs funèbres en toute discrétion. Les dégâts furent réparés aussi rapidement que possible en mettant l'effort commun à contribution, chacun y mettant du sien. Une trêve entre rebelles et Guilde fut comme tacitement déclarée, même si elle ne durerait guère longtemps. Chacun reprit son rôle, sa place, le Journal édita sa version des faits tentant de calmer les esprits tourmentés, et la vie continua...


Quant à savoir ce qui c'était réellement passé... Les diplomates de la Congrégation s'en tinrent à une vague argumentation de pénurie, la Guilde poings et pieds liés ne put en savoir plus, même si l'Impératrice et son Haut Conseil ne sont pas restés totalement dupes. Quelque chose se trame, pressentent-ils. Le message de la Congrégation n'est peut-être pas des plus clairs, mais une chose de sûre : les ondes alpha ne sont sans doute pas éternelles. Il va peut-être falloir rationnaliser leur distribution. Et étudier d'autres solutions. Même si pour l'heure, personne n'a encore aucune idée de quelle autre solution pourrait se présenter à eux..

oOo

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Re: Ondes alpha en détresse

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