Mon oeil ! [Libre]

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Message par Lucia Stevens le Jeu 19 Mai - 0:10

    C’était l’image de la mort même. Un désastre. Les fruits trop mûrs, les derniers fruits de l’automne et de l’année, les plus précieux aux yeux de Lucia, pourrissaient sur l’arbre, sans que quiconque se souciât de les cueillir. Les fleurs, plus si fraîchement coupées, gisaient, livides et molles, en tas soigneusement étiquetés. Les ordres ne venaient plus d’en-bas, ni de nulle part, d’ailleurs. Un seul être se barre, et tout est dévasté... Telle est la dure loi de la hiérarchie bureaucratique, la première de toutes les lois en vigueur à Nosco... C’est que la souveraine du lieu, celle à qui incombait ces tâches de la plus haute importance, rien de moins que la survie de Nosco et de tous les petits ventres rebondis qu’elle avait à nourrir, la technicienne Kinsky, pour ne pas la nommer, avait jugé bon d’aller se balader sous d’autres cieux, laissant derrière elle un paysage dévasté, flétri, morbide. Et, nul n’ayant songé à la remplacer, c’est évidemment Lucia qui fut appelée à la rescousse, une fois que les quelques jardiniers qui continuaient à bosser dans le coin s’aperçurent que le contact avec le labo était, littéralement, rompu. Un bête problème de coordination et de communication, voyez-vous, qui mettait à mal tout le système et son fonctionnement bien huilé.
    Soyons honnête : au départ, Lucia, qu’on avait mis de mettre au courant de toute l’affaire, était plutôt satisfaite de trouver une marque aussi manifeste de l’incompétence de la technicienne qu’elle considérait comme son ennemie, et de se trouver là en Hercule, sauveuse seule capable d’effacer les troubles causés par cette affreuse et insouciante harpie de Kinsky. Elle avait remis de l’ordre, envoyé quelques jardiniers au Sapientia porter les derniers fruits et légumes cueillis, repris plus sérieusement en main l’équipe des serres, de laquelle elle ne s’occupait que peu en général, laissant cette tâche à celle qui donnait les ordres. Somme toute, elle ne s’en était pas trop mal sorti.
    Oui mais voilà. Il y avait ces fleurs, ces fleurs sans nom, ces fleurs bizarres, à l’odeur louche. Une odeur de cadavre, putride, dégageant parfois des nuées à la senteur acide et piquante. Ces quelques fleurs, à peine un bosquet, masqué parmi d’autre moins agressives, et dont les couleurs pâles ne disaient pas tout le danger qu’elles contenaient. Plantes au parfum trompeur, aux feuilles, surtout, vénéneuses au possible, aux fleurs langoureusement penchées, comme des femmes aguicheuses qui, derrière la modestie de leur toilette, voudraient faire deviner par leur seul regard aux hommes les délices qu’elles sont capables de leur offrir. Telles étaient ces fleurs, trompeuses à l’envi, créations pourtant tout dernièrement nées de l’esprit et de l’habileté humaine, capable de se soumettre la nature dans ses traits les plus rebelles, et de la transmuter à son service, dans des emplois inconnus à ce jour. Car cette fleur, pour tout dire, n’avait pas pour seul but de décorer les serres ni de faire planer quelque puanteur dans ce monde de délices odorants. Son emploi, bien sûr, n’était pas révélé aux simples et bêtes jardinières, qui n’avaient qu’à exécuter les ordres donnés oralement, ou sur de petites étiquettes, disant par exemple «couper tel jour le rameau de fleur n°43784». Le jour venu, on avait donc coupé les fleurs, les déposant avec toute la prudence possible dans une caisse close prévue à cet effet, flanquée d’un petit écriteau : «Labo sous-sol». Eh oui... Plantes mystérieuses à l’usage secret, réservées à quelque oeuvre grandiose et étrange de la science, ou plutôt, pardon, de la Science, là-bas, au coeur de la terre.
    Et maintenant, Lucia contemplait cette fameuse caisse, soucieuse de l’odeur qui s’en dégageait depuis bientôt deux jours et qui allait en s’amplifiant, polluant lentement l’air pourtant abondamment oxygéné des serres. Elle se demandait, aussi, à quel emploi on réservait cette vilaine plante : était-ce pour faire une nouvelle sorte de nourriture ? A moins que ce ne soit pour un vaccin visant à lutter contre cette curieuse maladie qui avait envahi Nosco, ces derniers temps ? Lucia aurait plutôt parié sur un quelconque poison... Quant à savoir quelle utilité trouvait la Guilde à ce genre de «créations», Lucia avait appris depuis longtemps à ne même plus se poser la question. Elle s’y était risqué une fois, bien sûr, indignée à l’idée qu’elle était peut-être indirectement complice d’un meurtre, mais on lui avait si rudement conseillé de ne pas poser de questions qu’elle avait jugé inutile, et à vrai dire imprudent, de recommencer jamais. Sur certaines choses, au moins, les Guildiens savaient se faire comprendre.
    Bref, il y avait donc ces fameuses plantes qui pourrissaient dans leur coin, et Kinsky qui ne revenait pas. Cela ne laissait visiblement qu’une possibilité pour la rouquine, qui se trouvait du coup propulsée maître du lieu : envoyer elle-même ces pourritures au labo vite fait, avant qu’elles n’explosent dans leur caisse, ou en tout cas avant qu’elles ne détruisent totalement l’environnement douillet des serres. Oui, les envoyer, ou bien... Voilà une idée qui était bien sympathique... Pourquoi, après tout, ne pas y aller elle-même ? Elle ne l’avait jamais tenté, du moins jamais hors de la compagnie de Kinsky, mais cette dernière alors occupait tant et si bien son esprit et sa haine qu’elle n’avait gardé que peu de souvenirs du lieu en lui-même. Or, il n’y avait pas besoin d’être très malin pour deviner que se créaient en ce lieu nombre de choses que l’humble citoyen n’était pas destiné à connaître, et que s’y tramaient des choses que le seul secret suffisait à rendre intéressants au plus haut point... O Dieu, Joshi, ou qui que tu sois qui gouvernes Nosco et ses habitants, les connais-tu si bien qu’il te suffit d’allumer en eux l’étincelle d’une idée pour les mener, comme par un destin tragique, à une perte et à des ennuis certains ? Car qui connaît tant soit peu Lucia sait qu’une telle idée a pour suite immédiate sa réalisation, et est-elle bien consciente, cette pauvre gamine aux yeux bruns, du pétrin dans lequel elle risque de se fourrer ? Non, bien sûr, elle n’y pense même pas. Elle ne pense à vrai dire pas du tout. Elle se met en acte, sans hésiter ni tergiverser.
    Voilà donc notre Lucia attrapant le premier chariot qui trainait par là, y déposant la caisse avec toutes les précautions possibles, et se dirigeant rapidement vers la RAR la plus proche, sifflotant presque, contente en fait. Sans même regarder autour d’elle, sans se soucier d’une éventuelle surveillance, ni de barrages qui pourraient l’empêcher d’une manière ou d’une autre d’accéder à ce qu’elle désire. Comme une gosse, elle s’amusa, une fois arrivée en bas, à lancer le chariot droit devant elle, à un rythme un peu plus rapide que ses pas, afin qu’il avance seul, la précédant.
    Puis elle parvint devant les portes du labo. Closes, bien entendu... Est-ce qu’elle devrait appeler ? Crier ? Elle pourrait... Mais alors... Elle voyait très bien le dessin : un scientifique sort, il lui prend le chariot des mains, et bye bye Lucia... Tu ne crois quand même pas qu’on va te faire visiter, non plus ? Sans compter que si leur système de sécurité est bien foutu, les cloisons doivent être étanches, y compris aux bruits... Non, ce qu’il faudrait faire, c’est rentrer. Il y a là un capteur rétinien, c’est tout simple... Pour une fois, Lucia réfléchit, quand même, cinq secondes, avant d’agir... Après tout, elle ne savait pas exactement quels étaient ses droits d’accès, et elle y avait déjà été une fois par le passé... Et puis, elle ne voulait de mal à personne, hein ? En fait, elle voulait surtout rendre service, et réparer les bêtises liées au brusque départ de cette idiote de Kinsky... Elle préparait son argumentation, toute seule, s’imaginant peut-être que le capteur, en bonne machine intelligente, lirait dans ses yeux ses bonnes intentions.
    Et puis elle avança, et exposa son oeil au capteur, sans peur ni anxiété : la seule solution pour avancer, c’était d’essayer, n’est-ce pas ? Il y eut un moment de silence, et un petit clic... Le bruit de la porte qui s’ouvre ? Pas sûr... Et... Mais pourquoi ça clignote rouge ? Ca ne fait pas ça d’habitude. Il n’y eut pas besoin d’attendre beaucoup plus longtemps pour avoir la réponse. Car, soudain, un bruit strident, horrible, se fit entendre, figeant dans un air de détresse la petite rousse, qui resta un instant à côté de son chariot roulant, puis d’un bond se jeta à plat ventre sur le sol et se couvrit la tête de ses bras. Geste inutile, certes, mais qui lui donnait au moins l’impression de faire quelque chose, autre chose qu’attendre simplement qu’on vienne la chercher pour la réprimander.
    Damned, qu’ils étaient rabat-joie ! N’était-elle pas pourtant une quasi-scientifique ? N’avait-elle pas le droit de savoir à quoi on destinait les fleurs qu’elle cultivait avec tant d’amour et de dévouement depuis des années ? Et puis, cette alarme, c’était d’un mélodramatique... Est-ce qu’elle leur sifflait dans le nez comme ça, elle, à tous les importuns qui essayaient de pénétrer dans les parties des serres interdites aux visteurs ? Manifestement, en tout cas, son oeil ne leur plaisait pas... Racistes, va ! Est-ce qu’elle les agressait comme ça, elle ? Elle n’avait fait que regarder, et elle n’avait en fait jamais eu d’autre but que de regarder un peu plus loin, et un peu plus profondément...
    Oui mais voilà... Il lui sembla soudain trouver la clé du problème... C’est qu’elle n’était plus tout à fait une citoyenne, plus tout à fait une jardinière à part entière depuis quelques temps. Elle était suspecte, elle avait parlé à un homme qui avait choisi la rébellion. Pire, elle l’avait aimé, de son propre aveu. Certes, elle était innocente... Mais qu’est-ce que cela changeait pour la Guilde ? Elle aurait bien pu ne pas l’être, et en cette qualité, être suspect jusqu’à la racine de ses cheveux, être à surveiller dans les moindres mouvements, elle avait semblait-il depuis quelques temps perdu le simple droit de faire son travail comme elle le devait.
    L’odeur se dégageait toujours des fleurs dangereuses, menaçante, comme augure d’un destin malheureux et ravageur. Elle envahissait cette pièce aussi, faisant sienne, avec une détermination et un impérialisme qui avaient de quoi en remontrer aux pires dictateurs, tout lieu dans lequel elle se trouvait. Il ne se passait rien. L’alarme continuait de sonner, et Lucia avait toujours les mains sur les yeux. Elle n’osait qu’à moitié regarder, en fait, craignant de se voir encerclée par une bande de brigadiers particulièrement remontés et décidés à avoir, enfin, sa peau... C’est vrai, quoi, ils devaient être frustrés de l’avoir libérée si vite, la dernière fois ! Enfin, si elle avait un peu de chances, peut-être que ce seraient les scientifiques qui la trouveraient la première, elle était tout de même devant chez eux, et alors soit ils récupéreraient les fleurs illico et lui diraient de foutre le camp, soit ils la prendraient et en feraient un cobaye pour leurs toutes dernières expériences... Charmantes perspectives que tout cela ! Vraiment, mieux valait garder les yeux fermés, non ? Oui, sauf que ça commençait à devenir bizarre, à la fin, que personne n’intervienne... Hein, franchement, c’était quoi ce bazar ? Etait-on donc si peu en sécurité qu’un intrus, une personne surveillée par la Guilde qui plus est, pouvait s’efforcer de pénétrer dans les zones les plus secrètes, les zones aussi les plus cruciales pour la sécurité de la Guilde, sans que personne ne réagisse ? Mais enfin, que faisait la police, ou plutôt, la brigade ? C’était là l’essentiel de la question.
    Lucia attendit quelques instants puis, prudemment, souleva le bras à demi, juste pour voir si la voie était libre. Elle ne vit que des pieds qui se tenaient, immobiles, non loin d’elle. Evidemment, ils avaient rappliqué illico... Peut-être même l’avaient-ils suivie, comme ils aimaient à le faire... Elle les avait déjà aperçu, et elle avait constamment l’impression de les voir, ces vestes rouges, dans l’extrême coin de son oeil... Oui, probablement, ils allaient l’enfermer, elle aussi... A croire qu’une épidémie d’un genre nouveau s’était étendue sur les serres de Nosco, parallèlement à celle non moins curieuse qui troublait la ville dans son ensemble... La prisonnite aiguë, vous connaissez ? Je doute que ça se soigne... Pour tout dire, c’est plutôt le genre de maladie dont on ne guérit jamais, sinon dans la mort. Mais après tout, elle n’avait rien fait, et elle pouvait si bien expliquer sa démarche qu’aucun soupçon n’était, raisonnablement parlant, envisageable... Elle attendit tout de même pour lever la tête que la personne qui se trouvait là prenne la parole, ou qu’elle tire.


Dernière édition par Lucia Stevens le Lun 23 Mai - 15:54, édité 1 fois
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Re: Mon oeil ! [Libre]

Message par Karlovy Kinsky le Jeu 19 Mai - 17:43

2294 mots

Enfin. Enfin, Nékorovy Welka l’avait relâchée, lui permettant de retrouver une vie normale… Ou presque. En effet, elle avait été amenée d’urgence au Sapientia, afin qu’on lui donne les soins dont elle avait été privée durant son incarcération. Kim avait fait son possible, mais ça n’était pas assez : l’une de ses blessures, parmi les plus récentes, avait commencé à s’infecter, et la douleur restait si importante qu’on lui avait donné deux semaines d’arrêt de travail, une crème et des médicaments en veux-tu en voilà. Mais sa plus grande déception avait sans doute été que son amant, le très réputé Van Berghen, n’ait pas pu s’occuper d’elle en personne. Il était débordé par le retour de Tristan Darek et les grippes, disait-on… Débordé, débordé… J’t’en foutrai des débordés moi ! Après moult grognements et tentatives pour amadouer ceux qui avaient le malheur de se charger de son cas, elle avait fini par s’enfermer dans un silence boudeur qui, la majeure partie du temps, était un des prémices d’une de ces crises de colère qui faisaient sa réputation.

Etait-ce dans la crainte que le ballon qu’on voyait se gonfler en elle n’éclate, qu’on l’avait relâchée dans la foulée ? Sans nul doute. Mais les infirmiers avaient déjà assez de travail sur les bras, avec cette fameuse épidémie, et ils ne comptaient pas se charger d’une harpie telle que Karlovy. Il fallait dire que, quand elle avait décidé de pourrir la journée de quelqu’un et de faire sa peste finie, on ne pouvait nier qu’elle avait du talent. A peu près autant que quand elle se trouvait dans son laboratoire, pour produire le plus possible d’aliments en fonction des besoins et des ressources de Nosco… Elle avait, d’ailleurs, entendu dire que la boutique ne tournait pas trop mal dans les serres, mais que la synthèse même des aliments posait problème, et que les quantités n’étaient absolument pas respectées, de sorte que le marché noscoien était inondé de fraises et ignoraient la banane… En bref, une catastrophe… Encore la faute de Lucia, sans nul doute.

Bref, renvoyée comme une malpropre dans son appartement, Kinsky ne tarda pas à tirer une tête de trois pieds de long, pour des raisons aussi diverses que variées. Déjà, elle avait affreusement mal, et sa fierté l’empêchait de le montrer aux caméras, qui l’observaient d’un œil attentif. La seule preuve qu’elles possédaient était cette façon qu’elle avait de se tenir la côte en permanence, incapable de retenir une grimace lorsqu’un de ses mouvements était trop brusque, et y mettant force crème… De sorte qu’elle eut vite l’impression de sentir la désagréable odeur du Sapientia. Mais si elle n’avait qu’eut mal, elle aurait aisément tenu le coup. Non, il y avait aussi l’absence de Kim, qui n’était toujours pas passé, ce qui l’énervait au plus haut point, et cet ennui qu’elle sentait poindre, sans être capable de le contrôler. Un premier grognement lui échappa, tandis qu’elle se connectait sur l’ordinateur, où elle n’avait accès qu’au réseau alpha… A sa plus grande honte.

Durant une heure ou deux, elle se balada de sites en sites, en lisant toujours plus sur l’épidémie. Les rumeurs allaient bon train, et on en venait à raconter que la commercialisation des poires flétries pouvait être la cause de cette grippe, qui en réalité, n’en était pas une. Ridicule ! Si c’était ça, elle l’aurait su, et elle ne pouvait s’empêcher de grincer des dents en lisant de telles inepties. Elle put également voir qu’effectivement, les pénuries alimentaires étaient nombreuses, tandis qu’une bonne partie du peuple se plaignait de faire une overdose de certains ingrédients. En général, la conversation dérivait sur sa propre personne, et elle pouvait lire des horreurs qui, parfois, lui tiraient même des réactions… Quand elle lisait qu’elle avait rejoint les rebelles, elle ne pouvait s’empêcher de commenter, sous un pseudo inconnu, et d’annoncer que Kinsky avait été relâchée, qu’il s’agissait d’un malentendu et qu’elle reprendrait son travail bientôt : les choses reviendraient dans l’ordre. Une fois ou deux, elle était tombée sur des photos d’elle, et il fallait bien reconnaître que ça faisait peur… Elle aurait pu demander à Shane de les effacer, si elle n’avait pas eu honte de le revoir, après l’avoir laissé aux mains de Welka.

Karlovy restait une femme d’action et, très vite, elle sentit l’ennui revenir au grand galop. Elle devait bouger, sous peine de devenir folle… Et qui sait ce qu’une Kinsky en colère peut faire comme dégâts ! Plutôt vite, donc, elle lâcha son écran, et commença à tourner comme un lion en cage dans cet appartement qu’elle jugeait trop petit… Elle avait l’air d’une prédatrice et, pour un peu, elle aurait rugi face à son incapacité à agir. Mais voilà, les caméras s’obstinaient à la filmer d’un œil hagard, et elle se devait de ne laisser filtrer aucune faiblesse que la Guilde pouvait exploiter. Elle hésita à leur faire un gros doigt d’honneur, se dit que ça ferait trop, partit sautiller sur son lit, tenta de dormir, ne trouva pas le sommeil, se releva… Et songea soudainement qu’on ne lui avait jamais interdit de travailler. Après tout, deux semaines d’arrêt de travail, c’était juste un conseil médical, ça n’avait rien d’un ordre légal, n’est-ce pas ?

Convaincue par sa propre explication, qui avait le défaut d’être un peu boiteuse, elle s’habilla rapidement. Des vêtements propres et confortables, un petit manteau pour lutter contre le froid de Nosco… Elle sortait d’habitude sans sac mais, pour une fois, elle en prit un, dans lequel elle plaça les différents médicaments qu’on lui avait octroyé pour lutter contre la douleur. On lui avait aussi conseillé de dormir, mais elle aurait toute la nuit pour ça, si elle avait enfin décoléré. Ainsi préparée, elle passa la porte, la referma avec une douceur inhabituelle de sa part, presque preuve de sa faiblesse de torturée, et s’en alla cahin caha vers le Sapientia. Elle devait vraiment avoir une sale tronche, parce que les gens se retournaient sur son passage, la dévisageaient, discutaient d’elle à voix basse, et elle pouvait voir sur tous les visages de la pitié, parfois mélangée à de la haine ou à du dégoût… Un mélange qui ne lui plaisait guère, et qu’elle combattait en gardant le menton haut et fier, quitte à ce que ça tire sur ses muscles et lui fasse atrocement mal. Ça, elle était la seule à en avoir conscience. Avec peut-être les médecins du Sapientia.

Son retour ne passa pas inaperçu. Isaac, un collègue qu’elle ne respectait que peu pour son manque de personnalité, lui enjoignit d’aller se coucher et de prendre du repos… C’était, selon lui, la meilleure chose à faire pour se soigner, nia nia nia nia nia nia. Elle le coupa d’un geste sec, adouci par un sourire qui ressemblait plus à un ignoble rictus – on imagine pas comme ça peut être compliqué de sourire, quand notre nez s’est à peine remis en place – et lui indiqua d’une voix basse, mais dans laquelle vibrait toute la frustration qu’elle ne laissait pas voir, qu’il avait des patients qui attendaient. En bon soumis, il n’insista pas, et les quelques infirmières qui tentèrent de la raisonner échouèrent toutes à leur tâche, de sorte que, bientôt, elle fut dans les sous-sols du Sapientia, non loin de son laboratoire adoré.

Enfin non loin… Cette distance qu’elle parcourait quotidiennement en quelques minutes à peine, cinq tout au plus, lui sembla bien plus atrocement longue que d’habitude. Déjà parce que son corps s’obstinait à lui rappeler qu’Isaac avait raison, et ensuite parce qu’elle avait à peine fait trois pas que l’alarme d’intrusion s’était mise à résonner, bruyante et désagréable. Elle grogna, s’aperçut que la sonnerie continuait à retentir sans que personne ne songe à l’arrêter ou à coincer l’intrus, avança incroyablement lentement jusqu’à son laboratoire – elle-même n’aurait osé imaginer qu’elle pouvait être si peu rapide ! – et se trouva face à une charmante surprise… Lucia Stevens, la très (trop) désagréable jardinière en chef des jardins, son inférieure hiérarchique, se trouvait là. Mais la vision n’aurait pas été si jouissive si elle ne s’était trouvée allongée par terre, les mains sur la tête, comme effrayée à l’idée de recevoir une bombe ou bien la punition qu’elle méritait. Après tout, elle avait tenté de s’introduire illégalement dans le laboratoire de sa supérieure – situation que Kinsky adorait ! – et elle méritait bien une punition.

Le cerveau tortueux de la scientifique se mit en marche. Puisqu’elle avait été la première à réagir face à l’intrusion, que la dite intrusion concernait son laboratoire, elle se jugeait en droit de la punir selon elle. Et quelle meilleure punition que celle d’accompagner sa pire ennemie, faible et malade, et l’aider à rattraper le retard que personne n’avait su gérer correctement. Bande d’incapables… Enfin, au moins, les noscoiens avaient pu manger, ce qui n’était déjà pas si mal. Ravie donc, Karlovy Kinsky se tint droite devant Lucia, attendant qu’elle ne daigne relever sa tête, afin de tomber sur ses baskets typées converses, un peu masculines, et son jean slim dans lequel elle flottait presque, tant elle était devenue famélique de ne pas manger. Alors, d’un ton revanchard et vindicatif, la brunette s’exclama, avec tant d’arrogance qu’elle-même ne se supporta pas :

« BIIIIIIIP, BIIIIIIP ! »

Ah oui. L’alarme sonnait toujours, si fort que les paroles de la technicienne se perdirent dans le vacarme… Cela valait peut-être mieux, après tout. Même si Stevens n’échapperait pas au bonheur de servir de défouloir à la tête brûlée agacée qu’était sa supérieure. Cette dernière tapa, à une vitesse impressionnante de maitrise, un court code sur son clavier, qui lui valut un BIIIIP rouge, et fit redoubler la vigueur de la sonnerie qui lui vrillait les oreilles. Allons bon, elle se serait trompée de code ? En un éclair, le nouveau lui revint, changé récemment depuis le vol du piment – Merci Shane Maël Lewis ! – et l’alarme cessa enfin, lui tirant un soupir de soulagement certainement partagé. Elle reposa donc son regard sur sa petite victime, toujours au sol, ne se montra pas le moins du monde amical, ne lui proposa pas de se relever et se contenta d’un froid :

« Eh bien alors, on tente de s’introduire dans mon laboratoire, Stevens ? »

Ooooh, elle raffolait de ce moment, en sachant qu’elle ferait payer chère sa traîtrise à la rouquine, et qu’elle l’obligerait à exécuter ses moindres désirs… Moment jouissif qui la ravissait, et lui fallait un maigre sourire sur son visage décharné. Il était évident que la scène aurait eu beaucoup plus de class’ si la meneuse n’avait pas moins ressemblé à un cadavre qu’à un être humain, mais rien n’est jamais parfait. Lentement, elle s’approcha du chariot et observa les plantes pas vraiment fraichement coupées que l’adorable petite Lucia – enlevons le adorable à la liste des adjectifs ! – lui avait rapporté. Il s’agissait des florae fruoris, les fleurs de la jouissance en latin [ Pour tous les latinistes pouvant s’offenser d’une telle erreur, oui, je sais, en vrai, c’est Flores fruoris… Mais comme c’était moche, on va dire que le latin n’est pas bien maîtrisé en Nosco, hein ! xD ]. Pourquoi ce petit nom ? Tout simplement parce qu’on avait découvert que l’assemblage des molécules présentes dans cette petite splendeur déclenchait une sensation de plaisir chez celui qui en mangeait, à condition qu’il soit distillé en petite quantité dans autre chose, en raison de son goût infect… Pour une fois qu’ils arrivaient à avoir du goût, il fallait que ce soit dégoûtant ! M’enfin. Au moins, les fleurs étaient là et, contrairement aux drogues, n’avaient aucun effet autre que cette forme de plaisir sur le cerveau… Peut-être une légère dépendance ? Et Lucia restait par terre.

« Eh bien, relevez-vous donc, on a déjà des techniciens de surface qui viennent nettoyer ces couloirs et, même en vous roulant, vous auriez plus de chances de salir le lieu qu’autre chose. »

Un petit sourire, froid et moqueur, peut-être un peu effrayant en raison des nombreux hématomes du visage de la jolie – ou pas vraiment en ce moment – Karlovy, et des deux cicatrices qui ornaient son arcade sourcilière et son front. Elle n’allait pas non plus se montrer agréable.

« Oh, et puisque vous teniez tant à rentrer, vous allez m’aider, je doute de pouvoir transporter tout ce barda seule, pour une fois. »

Ce n’était pas une question, mais bien un ordre, quoique formulé poliment. Elle s’approcha de la machine, lui présenta son œil, eut droit, cette fois, à un joli clignotement vert qui lui valut un véritable ravissement et rentra, veillant à ce que son employée la suive et ne casse rien… On ne sait pas de quoi cette idiote pouvait être capable. Mais se retourner lui valut un hoquet de stupeur. Hein que quoi ?! Qu’est que c’était que ce bordel omniprésent, pourquoi tous ces gens, ces salissures et… Nom de Joshi de nom de Joshi, elle rêvait ou bien… On l’avait remplacée par des incapables ?! Cette fois, on put la voir clairement rougir, bouillir, pour qu’enfin elle lâche, dans un hurlement à faire trembler les pierres :

« Que tout le monde sorte de MON laboratoire ! »

Ni une ni deux, les gamins s’en furent.

« Sauf vous Stevens. Vous allez m’aider à nettoyer ce bordel. Par Joshi, qui m’a collé une bande d’incapables pareils, je vous le demande ! Commencez par poser les plantes, et tenter de séparer les fruits pourris des autres dans tout ce fatras. La journée va être longue… »

Elle n’avait pas encore laissé le temps à son acolyte de répondre, mais elle n’avait pas intérêt à protester… Kinsky était dans une colère noire, et retourner sa haine contre celle qu’elle détestait aurait été une source de plaisir appréciable.
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Karlovy Kinsky
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